La rosée et l'échelle : comment progresser dans la Torah
Au début de la Paracha, un verset donne le ton de tout ce qui va suivre : « Ya'arov kamatar likhi », « Que mon enseignement se répande comme la rosée. » Ce simple mot, matar, la rosée, va nous ouvrir les portes d'un enseignement essentiel sur la manière de progresser dans l'étude et dans la vie.
La Torah, comme la rosée
Le Targoum traduit ce mot par « parfum » : la Torah parfume le monde comme la rosée. Un midrash va plus loin et compare directement la Torah à la rosée : de même que le monde ne peut exister sans la rosée, il ne peut exister sans la Torah, au point que D.ieu déclare : « Si Je n'avais pas créé la Torah, Je n'aurais pas créé le monde. »
Mais le midrash relève un détail essentiel : la rosée ne tombe pas d'un coup, comme la pluie. Elle se dépose doucement, progressivement, sur la terre. Il en va exactement de même pour la Torah : on ne l'acquiert pas d'un seul bloc. On commence petit, le alef, le beit, le guimel, le dalet, avant de découvrir que ces mêmes lettres recèlent des dimensions bien plus profondes. Vouloir brûler les étapes, c'est se condamner à ne rien retenir durablement.
L'échelle de Yaakov
Ce principe éclaire d'un jour nouveau le rêve de Yaakov Avinou : une échelle dressée entre le ciel et la terre, sur laquelle montent et descendent des anges. Yaakov incarne la Torah elle-même , le emet, la vérité, et de lui naîtra le peuple juif. Le message est limpide : on ne saute pas d'un barreau de l'échelle au sommet. On monte marche après marche. Vouloir se situer d'emblée à un niveau trop élevé par rapport à sa mesure réelle ne tient pas dans la durée ; l'élan retombe aussi vite qu'il est venu.
Rabbi Eliezer ben Hyrcanus : tout commencer à 28 ans
Une histoire rapportée par Rabbi Eliezer ben Hyrcanus lui-même, dans son ouvrage Pirké deRabbi Eliezer, illustre magnifiquement ce principe. Âgé déjà de 28 ans, il labourait avec ses frères les terres de son père, lui sur la montagne, eux dans la vallée. Un jour, il se met à pleurer sans que personne ne comprenne pourquoi. Son père, croyant le travail trop pénible, l'envoie rejoindre ses frères dans la vallée. Mais les pleurs continuent. Finalement, Eliezer avoue : « Je veux étudier la Torah. » Son père lui répond qu'il est trop âgé pour cela, qu'il ferait mieux de fonder une famille et d'envoyer, plus tard, ses propres enfants étudier à sa place.
Eliezer continue de pleurer, jeûne deux semaines durant, jusqu'à mériter la révélation du prophète Elie, qui l'envoie étudier auprès de Rabbi Yohanan ben Zakaï. Il ne connaît pourtant même pas l'alef-beit. Ce qui, selon les commentateurs, a provoqué ce mérite extraordinaire n'est ni son savoir ni son âge : c'est la sincérité absolue de sa volonté. Et cette volonté avait mûri précisément grâce à son travail : à force de labourer une terre rocailleuse, il avait vu des fleurs et des légumes y pousser malgré tout. Il s'était dit : « Si la terre la plus dure peut donner naissance à la vie, mon cœur, si dur soit-il devenu, pourra lui aussi faire pousser la Torah. » Rabbi Akiva fera exactement le même raisonnement en observant une pierre creusée goutte après goutte par l'eau.
Ce qui fait un homme, c'est sa volonté
Le Talmud, dans le traité Kidouchin, rapporte le cas d'un homme réputé impie qui épouse une femme « à condition d'être un juste ». Le mariage est pourtant valide : peut-être, disent les Sages, a-t-il ressenti à cet instant précis un élan sincère de retour. Rabbénou Yona ajoute, dans les Pirké Avot, que celui qui possède tout le savoir sans en aimer véritablement la sagesse reste un sot ; à l'inverse, celui qui aspire sincèrement à grandir, même sans encore y être parvenu, mérite déjà le nom de sage. Ce qui définit un homme, en somme, ce n'est pas où il en est, mais ce qu'il veut profondément devenir.
C'est pour cette raison, malgré son ignorance totale, qu'Eliezer ben Hyrcanus mérite la révélation prophétique. Il étudiera ensuite auprès de Rabbi Yohanan ben Zakaï, apprendra à lire, à réciter le Chéma, puis les Michnayot, et grandira jusqu'à devenir l'un des plus grands maîtres d'Israël. Le jour où son père, venu pour le déshériter, l'entend enseigner avec une clarté et une lumière extraordinaires, il renonce à tout reproche et lui offre sa fortune entière. Eliezer refuse : « Si Hachem avait voulu que j'aie de l'or et de l'argent, Il me les aurait donnés, ils sont entre Ses mains. »
Et moi, comment puis-je y arriver ?
On pourrait objecter : « Je ne suis pas Rabbi Akiva, je ne suis pas Rabbi Eliezer ben Hyrcanus. J'ai 30, 40, 45 ans, il est trop tard pour moi. » Mais chacun porte en soi un trésor que l'on exploite, le plus souvent, à peine à hauteur de 5 ou 10 % de son potentiel réel. L'histoire de ces deux maîtres n'est pas racontée pour nous décourager par comparaison, mais pour nous rappeler qu'il n'est jamais trop tard, à condition d'avoir une volonté sincère et profonde.
C'est exactement le message de Roch Hachana, que nous venons de traverser : un renouvellement. Non pas l'effacement de ce qui a été, mais la possibilité, toujours offerte, de repartir, pas à zéro dans le vide, mais avec l'élan d'une volonté vraie. Comme la rosée qui se dépose doucement, comme l'échelle que l'on gravit marche après marche, chacun peut, à son rythme, dévoiler le trésor qui est déjà en lui.

