J’ai réchauffé par erreur un plat de viande dans un four utilisé pour le lait. Que dois-je faire ? »
Il y a encore quelques années, le réflexe naturel aurait été d’appeler son Rav. Aujourd’hui, certains commencent par poser la question à une intelligence artificielle.
En quelques secondes, l’IA peut fournir une réponse détaillée, citer le Talmud ou le Choul’han Aroukh et expliquer différentes opinions. La réponse est parfois si claire qu’elle donne l’impression d’avoir consulté un spécialiste.
Mais peut-on réellement demander à une intelligence artificielle de trancher une question de Halakha ?
Il faut distinguer deux choses : utiliser l’IA pour nous aider à étudier la Halakha et lui demander un psak Halakha, une décision applicable à notre situation personnelle.
Un outil extraordinaire pour étudier
Il serait dommage de nier ce que l’intelligence artificielle peut apporter à l’étude.
On peut lui demander d’expliquer une notion difficile, de traduire un texte, de rechercher des références ou de présenter les différentes opinions sur une question.
Le Rav Binyamin Shmueli, interrogé sur le site Hidabroot en novembre 2025, établit précisément cette distinction. Il écrit :
« אפשר לקבל מזה מראי מקומות איפה ללמוד אבל אי אפשר לסמוך על זה כלל וכלל »
« On peut en recevoir des références indiquant où étudier, mais on ne peut absolument pas s’y fier. »
L’IA peut donc nous conduire vers une source. Mais ensuite, la source doit être ouverte et vérifiée.
Une réponse convaincante peut être fausse
C’est l’un des principaux dangers.
Une intelligence artificielle peut produire une réponse parfaitement construite tout en commettant une erreur. Elle peut citer une mauvaise référence, mélanger deux opinions ou présenter comme certaine une conclusion qui ne l’est pas.
Et contrairement à un moteur de recherche traditionnel, l’IA formule elle-même sa réponse. Elle peut donc donner à une information erronée l’apparence d’une explication parfaitement cohérente.
En matière de Torah, une règle simple s’impose donc : une référence donnée par une IA n’est pas une preuve. Il faut vérifier le texte original.
En Halakha, un petit détail peut tout changer
Il existe un problème encore plus profond.
Imaginons que quelqu’un demande :
« Puis-je cachériser cet ustensile ? »
Pour répondre, il faudra peut-être savoir ce qui y a été cuisiné, si l’aliment était chaud ou froid, de quelle matière est fait l’ustensile, quand il a été utilisé pour la dernière fois, ou encore dans quelles circonstances le problème s’est produit.
Celui qui pose la question ne sait pas nécessairement quels détails sont importants.
C’est précisément l’un des arguments avancés en mars 2026 par les Rabbanim du Beit Horaah Din, lorsqu’un internaute leur demanda s’il pouvait utiliser l’intelligence artificielle au moins pour des questions halakhiques simples.
Leur réponse fut très claire :
« אין לסמוך על הבינה כלל »
« Il ne faut pas du tout se fier à l’intelligence artificielle. »
Ils expliquent que les questions de Halakha sont généralement composées de différents paramètres et qu’un petit détail supplémentaire peut modifier la situation.
Lorsque l’internaute insiste en demandant s’il peut au moins utiliser l’IA pour des questions très simples, ils répondent :
« בינה זה לא מקום לשאול שאלות בהלכה »
« L’intelligence artificielle n’est pas l’endroit où poser des questions de Halakha. »
Le problème ne se limite pas aux erreurs de l’IA
Une enquête publiée par le média harédi JDN avait posé, dès 2023, cette question à plusieurs rabbanim et Morei Horaah : un chatbot pourra-t-il un jour remplacer le Rav ?
Le Rav Yinon Raviv expliquait qu’on ne pouvait pas se fier à l’IA pour la pratique, notamment parce qu’une différence dans la formulation d’une question peut influencer la réponse. Il estimait néanmoins qu’elle pouvait servir à obtenir une première indication permettant de poursuivre l’étude.
Le Rav Elazar Stern, Rav de Meron, Rav de la communauté Maor Or à Ashdod et auteur du responsum Birkat Elazar, avance un argument plus fondamental. Selon lui, la possibilité de s’appuyer sur l’enseignement d’un ‘Hakham en matière d’interdit et de permis ne se réduit pas à la quantité d’informations qu’il possède. Il évoque notamment le principe de « עד אחד נאמן באיסורין », ainsi que la nécessité, pour la horaah, d’un véritable discernement dans la Torah et de la Yirat Chamaïm. Une machine alimentée par des données ne possède évidemment pas ces qualités.
La Torah ne se réduit pas à une base de données
Cette question très moderne nous ramène finalement à un principe beaucoup plus ancien.
Lorsqu’elle décrit une question juridique difficile, la Torah demande de se tourner vers l’autorité compétente :
« ודרשת והגידו לך את דבר המשפט »
« Tu interrogeras et ils te feront connaître la décision. »
Puis :
« על פי התורה אשר יורוך ועל המשפט אשר יאמרו לך תעשה »
« Selon la Torah qu’ils t’enseigneront et selon le jugement qu’ils te diront, tu agiras. »
(Devarim 17, 9-11)
Ces versets concernent précisément le tribunal suprême décrit dans ce passage. Ils ne constituent donc évidemment pas une réponse directe à la question de l’intelligence artificielle. Mais ils montrent une idée essentielle : la Torah ne présente pas la Halakha comme une simple accumulation de textes. Elle comporte également une transmission et une autorité chargée d’appliquer ces textes à la réalité.
Les Sages enseignent également :
« עשה לך רב והסתלק מן הספק »
« Fais-toi un Rav et éloigne-toi du doute. »
(Pirkei Avot 1,16)
Le Rav n’est pas un moteur de recherche
C’est peut-être ici que l’intelligence artificielle nous permet de mieux comprendre ce qu’est réellement un Rav.
Le rôle du Rav n’est pas simplement de connaître davantage de textes que nous.
Il doit comprendre les sources, savoir comment elles s’articulent, distinguer les différentes opinions et surtout déterminer comment elles s’appliquent à la situation précise qui lui est présentée.
Il doit aussi savoir quelles questions poser avant de répondre.
Une base de données peut contenir des milliers de responsa. Cela ne fait pas d’elle un Posek.
Alors, que peut-on demander à une IA ?
On peut parfaitement lui demander :
« Explique-moi ce qu’est borer pendant Chabbat. »
« Aide-moi à comprendre ce passage du Choul’han Aroukh. »
« Quelles sont les principales sources sur cette question ? »
« Donne-moi les références afin que je puisse les vérifier. »
L’intelligence artificielle peut alors devenir un formidable outil d’étude et de recherche.
Mais il existe une différence fondamentale entre demander :
« Explique-moi cette Halakha »
et demander :
« Dans mon cas précis, que dois-je faire ? »
La première question peut servir à apprendre.
La seconde peut nécessiter un psak Halakha.
Un outil, pas un Posek
L’intelligence artificielle peut nous aider à chercher, traduire, comparer et comprendre. Elle peut nous faire gagner un temps considérable et nous conduire vers des sources que nous n’aurions peut-être pas trouvées seuls.
Mais les rabbanim contemporains que nous avons cités appellent à ne pas transformer cet outil en autorité halakhique.
La distinction est donc simple :
utiliser l’IA pour chercher une source : oui, en la vérifiant.
utiliser l’IA comme substitut au Rav pour recevoir un psak : non, selon les autorités citées ici.
Car en Halakha, avoir accès à des milliers de réponses ne suffit pas.
Encore faut-il savoir quelle est exactement la question et à qui la poser.

